L’argent… L’esclavage moderne

Mot magique entaché de maléfice comme son dieu mercantile, le beau, le lunatique, l’insatiable Mercure et son pendant féminin, cette déesse Fortuna aux yeux bandés, qui fait ruisseler un torrent d’or et de fruits sur son passage, au hasard de son caprice ou des lois implacables de la gravitation.  En un mot, l’allégorie parfait de l’injustice, la négation de toute morale, l’imagerie cynique de la superstition et de la cruauté mentale.  On pourrait aller plus loin, l’identifier à Kali en transe, échevelée, nue, en proie u délire cosmique semant la vie et la mort de ses quatre mains génératrices et broyeuses d’hommes.

L’espoir d’acquérir de l’argent a toujours mené le monde.  Même quand il n’existait pas comme monnaie d’échange.  Payer en nature : viande d’auroch contre silex taillé, c’est déjà se livrer à des rusés calculs où chacun des intéressés s’efforce de « rouler » l’autre. D’en donner moins, pour en obtenir plus. L’immoralité de l’argent est que, dans la plupart des cas, il fut toujours octroyé, jeté à plus faible que soi comme un os à chien, pour assurer la survivance de l’esclave et lui permettre seulement de continuer à garder assez de force pour engraisser la fortune des pourvoyeurs.

L’argent n’est point dangereux ni nuisible en soir. Si l’homme que manie n’était pas un démon, sa vocation aurait pu être admirable par l’établissement de rapports fraternels, le partage du salarie de la pensée, de l’effort intellectuel et physique rationnellement et humainement organisé.

Mais ce fut jusqu’à présent, en somme, presque toujours l’inverse. Faire le procès de l’argent, c’est faire le nôtre. Celui de notre pauvreté intérieur, de notre angoisse de primitifs en face de la mort, de notre orgueil puéril qui voudrait tenter de défier le sort la maladie, en s’enfermant dans une citadelle de métal tapissée de liasses de billets et d’écus sonores. Comme nous ne manquons pourtant point d’en avoir honte, que le pire de nos vices est celui qui consiste à vouloir nous innocenter, nous déguisons nos appétits brutaux, notre vanité barbare sous le masque de la philosophie et de l’humanisme. On colonise au nom de la liberté. On installe la prospérité dans une nation sur les ruines d’une autre. On prétend installer Dieu de son côté pour sanctifier ce génocide. On passe son temps à se justifier. En chacun de nous sommeille ce Janus aux deux visages ne voulant offrir en spectacle, pour sauver sa réputation, que sa face radieusement solaire, mais toutes ses forces ses appétits, sa volonté sont assemblés en arrière, vers sa face bestiale couleur de nuit.

Le scande existe depuis le matin du monde. On s’est toujours battu, massacré, torturé pour gagner sur la tribu voisine ce qu’elle vous refusait : les terrains de chasse, les femmes, coquillages. On n’a jamais cessé de fourbir ses armes en vue de confrontations sanglantes, de rapts, de violences. A chaque fois, le refus du partage, du dialogue paisible et de bonne foi, et toujours ce « malheur au vaincu », ce délire passionnel de domination, cet orgueil d’avoir remporté une victoire dérisoire, sans cesse remise en question, par le jeu des forces qui changent de camp, la loi du talion, l’asservissement des dominateurs par les dominés, le brassage incessant des victimes et des bourreaux, la canalisation des richesses captées au point d’un seul groupe, la condamnation à crever sur place des sociétés malchanceuses, mourant de soif devant le lit à sec du fleuve détourné.

Derrière tous les préjugés, les systèmes d’oppression, le racisme obsessionnel, il y a l’argent.

 

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